Avertissement de sensibilité :
Mention de viol ; langage grossier ; nudité ; sexe ; violence ; sexisme ; prostitution
Je me trouvais dans le genre d’établissement où les personnes comme moi se faisaient détrousser, violer, égorger et laisser pour morte dans une ruelle qui puait la pisse. Je ne portais rien de tape à l’œil — j’étais cachée sous une cape noire ; rien qui puait le blé ou qui aurait pu attiser la convoitise d’un gredin — mis à part le sabre qui me saignait le flanc, mais même avec tous mes efforts pour paraître le contraire, j’avais l’attitude de quelqu’une qui n’avait jamais connue la misère ; les coucher sur un ventre creux et asséché ; les nuits glaciales à dormir sur une paillasse nid de lentes ; les journées à passer entre combat pour la survie et le désespoir de la fatigue. Je n’avais rien connu de tout ça et ça s’entendait dans ma voix qui demandait avec la douceur d’une personne à sous, quelque chose pour mouiller mon gosier et remplir mon ventre.
Le tavernier ne parut n’avoir que faire de mon accent de la haute, il compta l’or que je lui montrai avec une moue qui se voulait indifférente, mais son œil avide ne trompait personne. L’or disparut et ma commande apparut, fumante et dégoulinante pour le plat ; plat et tiède pour la boisson, une bière qui devait avoir déjà bien vécue avant de trouver le fond de ma choppe. L’eau croupi du bas quartier n’aurait malheureusement pas été un meilleur choix pour ma santé. Je m’en satisfis, je n’étais pas venue ici pour faire la fine bouche, mais pour trouver des réponses.
Le tavernier trapu à la joue mal rasée s’en alla d’un pas lourd à faire ployer les lattes en bois. J’avais des questions à lui poser, j’attendis qu’il revienne par ici en glissant des regards discrets aux quatre coins de la salle bouillonnante de vie. Le criminel que je cherchais devait-être ici à faire ripaille sur une volaille, à boire de la cervoise en jouant aux tuiles ou bien encore dans une des chambres à l’étage. Pendant quatre jours j’avais enquêté, chez mes amies nobles et bourgeoises, puis leurs servantes dont leur maris leur confiaient bien des secrets. Toutes me pointaient L’Ancre ébréchée. Le repère des marins de la ville. Or, c’était notoire que les marins étaient tous des fauteurs de troubles, donc je cherchais une aiguille dans une botte de foin. Et du foin, il y en avait beaucoup ce soir. Depuis plusieurs lunes, la houle repoussaient les bateaux et les forçait à rester à quai. Un marin qui ne reprenait pas la mer devenait un problème pour la ville. Plus d’hommes à nourrir, plus de bagarres dans les rues. Plus de viols.
La chaise à côté de la mienne grinça de sur le parquet usé quand une main pâle aux ongles peints cramoisi la tira de sous le comptoir. Des effluves de lavande coupèrent à travers l’odeur grasse du jarret dans mon plat.
Je regardai celle qui avait pris place à mes côtés, une expression joueuse sur un visage élancé. Un regard brun perçant rehaussé de rouge. Un nez rond et une peau dorée criant ses appartenances à une région au-delà des mers. Malgré tout, elle était habillée des habits des roturiers d’ici : un bliaud rouge ample cintré par un corset en cuir qui avait vu de meilleurs jours. Ses bottes qui remontaient à ses genoux étaient en meilleur état et ses cheveux étaient clairement ce à quoi elle accordait le plus d’attention. Soyeux, sans puces et d’un rouge de feu. Ses boucles serrées lui arrivaient aux hanches et l’habillaient comme l’aurait fait un châle de bonne facture. À chaque fois qu’elle bougeait l’odeur de lavande revenait me chatouiller les narines. Venait-elle de ses cheveux ? De ses vêtements dont la propreté tranchait avec la saleté autour de nous ? Ou bien était-ce une essence ? Seule une gagneuse, une femme à homme, aurait pu porter des essences ici.
— Bon Dieu, vieux Paul. C’est comme ça qu’tu traites ceux qui te montre de l’or. De la viande avarié tuée dans le gras et une bière ouverte depuis trois jours. Même les rats n’en voudraient pas de ta merde. Change lui ça ! Lui cria-t-elle par dessus la vie de la taverne après s’être emparé de mon dîner pour le jeter sur le comptoir au bois vermoulu. Vieux Paul revint, grogna et me déposa une choppe toute fraîche et pleine de mousse accompagnée d’une assiette dont l’odeur promettait un repas réconfortant.
— C’est mieux. Tu aurais mangé ça, ça aurait été ton dernier repas.
Je la regardais sans un mot. J’étais sensible aux sonorités et sa voix chantante était une pluie dans le désert parmi toutes les autres voix bourrues et bruyantes qui nous entouraient. Mais j’avais beau ne pas être du bas quartier, je n’étais pas une nouvelle née non plus. Son approche était intéressante et je me demandais si son numéro marchait avec tous les lapereaux qui franchissaient le pas branlant de la taverne. Je la remerciai malgré tout et but une grande rasade de ma bière, amère et rafraîchissante par cette chaude nuit d’été.
— Je n’en vois pas beaucoup des comme toi par ici. En général, votre genre venez soit pour faire disparaître une personne, soit parce que vous voulez vous même disparaître. Dans quel cas es-tu ? Si tu es du genre du deuxième cas, je saurais te faire tout oublier, si tu es du premier cas, rien n’empêche un petit détour avant les affaires, me susurra-t-elle cette dernière partie en mettant en avant son buste bombé par son corset.
Quel était mon cas ? Les deux. Retrouver quelqu’un pour le faire disparaître et disparaître à mon tour. Mais je ne lui en avouais rien. J’observais sa réaction face à mon silence. Je pensais pouvoir en tirer quelque chose, elle avait l’air d’être une habituée. J’aurais pu accepter son offre et lui soutirer des informations sur un gredin qui s’était attaqué à une noble, il y avait de cela quatre nuits. Elle avait certainement autre idée en tête que d’aider une dame des beaux quartiers à trouver un criminel. J’imaginais qu’elle m’amènerait dans sa chambre pour me faire les poches et m’égorger juste après, pour ensuite partager les bénéfices avec le tavernier qui nous zieutait depuis tout à l’heure en essuyant une chopine en bois.
L’odeur de la lavande caressa mon nez tandis que la rousse se rapprocha de moi – une main confiante se glissant entre mon bras et ma poitrine. Le geste me tira un soupir intérieur. Je tentai de l’ignorer, le danger venait souvent des belles choses, mais même en tant que personne avec une bourse lourde, il était rare qu’une femme à homme s’intéresse à moi, une autre femme. À vingt-sept ans, cela en faisait douze que je n’avais pas partagé le lit d’une autre personne. D’une autre femme.
Le corps des hommes ne m’intéressant guère. Mais les femmes avaient peur d’être brûlées et moi aussi. Alors, d’habitude, je ne tentai pas le malheur. Sauf que, face à ma frustration de longues lunes, son charme ne fonctionnait que trop bien.
— Je ne suis normalement pas le genre d’une femme à homme, dis-je après avoir bu une nouvelle rasade pour me calmer.
— Pourquoi ? Tu es un peu fin et petit, mais, je te trouve assez homme pour moi, assura-t-elle en se serrant un peu plus contre moi. Son bras se pressait contre ma poitrine. Ne la sentait-elle pas ? Mon armure n’était pas si épaisse. Puis, je remarquai que le silence avait remplacé le brouhaha.
Toute la taverne nous écoutait. Une cinquantaine d’hommes. L’idée qu’ils me prenait pour tout sauf une femme ne m’avait pas traversé l’esprit. J’étais connue parmi les nobles et les bourgeois comme la vieille fille excentrique du marquis. Je m’habillais de haut-de-chausse et de pourpoint ; de justaucorps, simplement travaillé, en dessous d’une brigandine rouge de cuir riveté. Et bien sûr, mon sabre m’accompagnait toujours et aujourd’hui, il se devinait bien sous ma cape. Un sabre était le symbole de l’homme par excellence. Je n’avais rien d’une noble dame et précisément à ce moment, je me rendis compte qu’il vaudrait mieux ne pas leur donner raison d’en penser autrement. Une chose était, pour autant, pas moins sûre, cette gagneuse savait que j’étais une dame.
L’air de rien, je dégageai mon bras et entamai mon plat toujours fumant. Je ne relevai mon nez de mon assiette que lorsque le brouhaha reprit autour de nous.
— Comment t’appelle-t-on ? La tutoyai-je en allant contre mon éducation.
— Doria la gagneuse, mon beau sire, fit-elle sans se départir de son expression mi-taquine, mi-charmeuse.
— « La » gagneuse ? Étrange, j’en compte trois autres rien qu’autour de nous soulignai-je confuse.
Les lèvres peintes de Doria s’étirèrent dans un presque sourire.
— Après cette nuit, il n’y aura plus qu’une seule gagneuse pour toi.
Mes joues me brûlèrent furieusement. Heureusement que mon teint sombre ne laissait rien transparaître. À défaut, mon attitude, digne d’une pucelle, devait en dire long. Je détournai rapidement le regard de ses lèvres ourlées, moqueuses, et recommençai à avaler des cuillerées de la sauce aigre et épaisse qu’il restait dans ma gamelle. Je me rappelai que je devais faire l’homme. Pareille aux rustres qui engoulaient leur pitance sans décorum, je terminai le reste et m’essuyai la bouche avec ma manche. Fallait-il que je crache au sol en plus pour me fondre un peu plus dans la masse de ces hommes ? Je ne voulais pas non plus dégoûter ma compagnie dont j’avais décidé, entre deux battements, d’accepter la proposition. Si elle était populaire, alors elle saurait qui était l’homme que je cherchais. Après avoir récupéré la clé d’une chambre à l’étage, la gagneuse au bliaud rouge m’accompagna à celle-ci, mon bras à nouveau captif des siens. En marchant, bon nombre de clients la hélèrent et se moquèrent de sa prise : « Un puceau à peine sevré des seins de sa mère », puis un certain Gerh commenta la taille supposée de ma pine.
À ce moment, Doria s’arrêta dans son élan pour se retourner sur un homme qui aurait pu être son père, il jouait aux tuiles avec deux autres hommes. Il gagnait.
— Mieux vaut une petite baguette qui est dure qu’un gros mollusque qui reste mou, piqua Doria.
— La gagneuse ne t’a pas fait bander gros Gerh ? Se moqua l’un de ses adversaire qui récupéra la tuile que Gros Gerh avait posé.
— Non, il préfère les biquettes ce salaud, ajouta l’autre adversaire en bourrant l’épaule de Gros Gerh.
Hilarité générale, même gros Gerh secoua la salle de son rire tonitruant. On l’entendit encore au deuxième étage de la taverne. Le plancher était aussi vermoulu et troué que le comptoir. Je prenais garde à où je posai les pieds pour ne pas traverser le sol. La gagneuse était plus insouciante, elle rigolait et me tirait vers l’unique porte de cet étage. Elle semblait ivre. J’espérais que non.
Je tournai la lourde clé en cuivre dans l’épais verrou et relevai le loquet qui fermait la porte.
L’air bouillonnait dans la chambre obscure. Mon front était humide de sueur et ma cape n’arrangeait rien. Je m’en débarrassai sur le coude d’une poutre et verrouillai la porte de la chambre.
On pourrait discuter à l’abri des oreilles, si on ne parlait pas trop fort.
— Doria, j’ai besoin d’informations, commençai en me retournant pour m’arrêter, interdite. Doria était nue comme le premier jour de sa vie. Son bliaud gisait en un tas de tissu rouge autour de ses pieds. En quelques battements, elle avait réussi à se dévêtir et à allumer une lanterne qui badigeonnait de jaune et d’ombre sa peau dorée et ses courbes plantureuses.
Mère-Dieu. Sa poitrine me faisait de l’œil. Doria, avança. Inconsciemment, je reculai d’un pas. Mon dos rencontra la porte dans un tintement métallique.
— Je ne suis pas un homme ! m’étranglai-je alors qu’elle arrivait à ma hauteur.
— Tu t’habilles comme un homme…
Doria attrapa le col de ma brigandine – Elle avait beaucoup de force.
— Tu as les quatre grosses nattes des hommes d’ici…
De son autre main, Doria tourna une de mes nattes huilées entre ses doigts.
— Tu portes le sabre des hommes…
Doria lâcha ma natte pour toucher mon sabre et le haut de ma cuisse.
— Tu me regardes comme un homme…
Doria attrapa mon menton pour le relever – Je croisai ses yeux bruns dorés par la lanterne. Mère-Dieu. Je ne donnais pas assez de crédit aux prostituées avant.
— Mais tu n’es pas un homme… ? Devrais-je vérifier ou te croire sur parole ?
Quand sa main glissa de ma cuisse à mon entrejambe, je m’évadai et mis de l’espace entre nous. Je me cachai, presque, derrière le bois sculpté du lit à baldaquin. Doria se tourna et s’esclaffa tout bonnement.
— Puisque je vous dis que je suis… commençai-je sans jamais pouvoir finir – dans ma panique j’en avais oublié le tutoiement. Avec la célérité d’un tir de mortier, la gagneuse avait traversé la chambre pour poser une main sur ma bouche.
— Je te crois, mais évitons de le brailler sur tous les toits de chaume. À moins que tu saches aussi bien utiliser ton sabre que fuir mes avances.
La rousse alla s’asseoir sur le lit dans toute sa nudité et me regarda.
— Que veux-tu savoir ?
Mes épaules se relâchèrent et je sortis de derrière le pied du lit sans pour autant me rapprocher.
— Je voudrais le nom de celui qui a violé une jeune noble et sa suite, il y a quatre nuits.
— Il y a beaucoup de violeurs par ici, dit-elle en se détournant de moi. Elle commença à triturer ses boucles dans une attitude désinvolte qui me hérissa.
— La noble en question était ma sœur, la seconde fille du marquis, insistai-je en m’avançant.
Le bois grinça à l’extérieur de la chambre. Notre conversation mourut et nos regards convergèrent vers la porte. Il n’eut plus aucun bruit et Doria reprit :
— Le marquis n’a-t-il pas toute une armée qui pourrait trouver les réponses que tu recherches ?
— Le marquis, mon père, n’est pas au courant, avouai-je. S’il l’était, il n’en ferait rien. Il marierait ma sœur rapidement pour que ça n’entache pas la réputation de notre famille.
La vie des femmes dans cette région ne valait pas grand chose. Même celle d’une noble. C’était pour cela que les viols étaient aussi commun que les étoiles dans la voûte céleste. Dans cette petite ville portuaire, mon père jugeait de ce genre d’affaire de temps et temps et bien qu’il avait engendré deux femmes, les preneurs de femmes n’étaient que très peu châtiés. Un voleur d’œufs risquaient plus.
La gagneuse soupira.
— Tu veux des réponses… et j’ai faim.
Je portai la main à la bourse pendue à ma ceinture.
— J’ai de quoi te nourrir pour la semaine.
Ça la fit rire.
— Non, j’ai une faim que ton or ne pourra pas rassasier.
Je déglutis sous la compréhension. Je n’avais pas envie de me faire brûler ce soir.
— Je suis une dame, lui soufflai-je tout bas en me rappelant de son avertissement.
— Tu brûles d’envie pour mon corps. Personne ne saura, tu n’as pas besoin de retirer tes habits. Je le fais pour nous deux. À prendre ou à laisser.
Les hommes en bas pensaient que Doria avait pêché un damoiseau et j’avais l’impression qu’elle connaissait le criminel. Si j’acceptais, elle pourrait m’apporter le nom de celui-ci.
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