L’incivilité des fantômes (An Unkindness of Ghosts), de Rivers Solomon, un roman qui propulse les Etats-Unis ségrégationnistes dans l’espace. Une pépite afrofuturiste de 508 pages au format poche sorti aux éditions J’ai lu.

Synopsis

Dans un futur où l’humanité a, une nouvelle fois, tout abandonné pour tout recommencer, ce qui reste de ses descendant.e.s a rétabli l’esclavage et la ségrégation dans l’arche censée les conduire à la terre promise.
Les riches blanch.e.s vivent dans les Haut-Ponts, dans le confort et la chaleur, libres. Les Noir.e.s sont, quant à elleux, cantonné.e.s aux Bas-Ponts, où le quotidien est rythmé par le travail forcé et le froid.
Dans cette dystopie spatiale, Aster est une soigneuse noire sur le spectre de l’autisme. Comme tous les Bas-Pontien.nes, et parce qu’elle est afab, elle subit violences, emprisonnements et viols quotidiens par les gardes blancs.
Malgré tout, elle survit. Parce qu’il le faut : elle est la seule soigneuse du Bas-Pont ayant reçu une véritable formation médicale. Et puis, elle se doit de découvrir le secret derrière la disparition de sa mère.
Ses recherches répondront-elles à la grande question : pourquoi le Matilda subit-il ces pannes de courant ? Le problème viendrait-il du Petit-soleil, le générateur tout-puissant de l’arche ?

Régalez-vous. Dans ce bouquin, l’humanité vous offre tout ce qu’elle a de pire. Mais, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir et l’espoir est mère de toute révolution.

Contexte de lecture

Cette histoire a remué beaucoup de mauvais souvenirs (triggered au max) liés à mon expérience du racisme. Rivers Solomon a extrêmement bien su retransmettre le mépris et la déshumanisation dont les Bas-Pontiens sont la cible. Ces émotion sont omniprésentes et forment une ambiance de mélasse dans le Matilda.

J’ai d’abord laissé tomber la lecture au bout de vingt pages. Comme je l’ai toujours dit « Je ne lis pas de fiction pour souffrir ». L’autre raison est qu’il me fallait une meilleure grille de lecture pour apprécier le génie de ce roman.

Ma souffrance n’était plus inutile, elle avait un but

Je me suis donc penchée sur l’auteurice. J’ai lu son recueil de nouvelles Soif de Sang qui mêle fictions de réalisme magique et des textes autobiographiques. Puis, j’ai écouté avec l’attention d’une écolière le superbe épisode « Introduction à l’afrofuturisme » du podcast C’est plus que de la SF. Dans cet épisode, les invité.é.s.x n’étaient autre que Rivers Solomon et notre Michael Roch national auteur de Tè Mawon.

Après tout ce travail de recherche (appelons un chat, un chat), j’avais toutes les clés en main pour m’attacher à la lecture de L’incivilité des fantômes et surtout à Aster, sa personnage principale. Et j’ai VRAIMENT bien fait. La lecture est restée compliquée, mais ma souffrance n’était plus inutile. Elle avait un but.

Pourquoi le recommander (malgré la souffrance) ?

Le roman est jeune, sa version originale est sortie en 2017 et traduit en français en 2019 pour les éditions Aux Forges de Vulcain. Et, personnellement, je le considère comme un très bon exemple moderne d’afro-futurisme. Une histoire futuriste où les Noir.es et leur vécu occupe une place centrale.

Je pourrais m’arrêter à ça et vous dire d’aller le lire sur le champ parce que ce genre de littérature ne court pas les rues dans la Francophonie. Mais en plus, c’est de l’afro-futurisme avec une bonne dose de queerness. Aster est lesbienne, son entourage est lesbien et elle n’est pas cis. La question de son identité de genre est abordée et admirablement bien tissée dans le récit. Ça aide que ce soit une fiction own voice (comprendre : le personnage est genderqueer, l’autrice l’est aussi, ça permet une écriture authentique).

Elle est contre tout un système qui l’oppresse
et elle refuse d‘obéir

Et Aster porte si bien son histoire. J’ai adoré découvrir sa façon de penser (en décalage), sa relation aux autres (froide en apparence mais toujours empli d’amour dans ses actions) et voir comment elle utilise toute cette banque de connaissances qu’elle possède pour se sortir des emmerdes (spoil assez cru, du coup tw : avec son alchimie, elle a inventé un baume pour anesthésier son entrejambe en cas de viol). Bien sûr, ce n’est pas une Mary Sue, même si je n’ai rien contre les Mary Sue. Elle rate parfois. Souvent. Et la plupart du temps c’est parce qu’elle est contre tout un système qui l’oppresse et elle refuse d’obéir.

Le troisième point qui le rend si recommandable est ce soupçon de solarpunk qui se développe dans les Bas-Ponts du Matilda et que je trouve profondément lié à l’afro-futurisme. Les femmes bas-pontiennes soignent les leurs grâce à des plantes qu’elles font pousser en cachette dans les tunnels d’aération. Une connaissance passée de mères en filles.

J’ai cette image du solarpunk d’un petit parterre de pissenlits s’épanouissant entre deux plaques de métal. Dans un monde minéral, le végétal est espoir. Malgré l’âpreté de l’environnement, la vie trouve son chemin. Et tout comme les plantes, l’humain·e trouve son chemin.

Je ne vous parlerai pas des autres personnages pour vous laisser les découvrir. Ils ont chacun leur rôle et le remplissent très bien. J’ai un gros coup de cœur pour Gisèle, un autre personnage neurodivergent (schizophrène) ultrabadass. L’amitié est très présente à un point où elle supplante la romance, ça en ravira plusieurs, j’en suis certaine.

Si je vous ai convaincu, je vous souhaite une bonne lecture !

À propos de l’Auteurice de L’incivilité des fantômes

Né·e en 1988 en Californie, Rivers Solomon (they/them en anglais) est un·e auteurice non-binaire vivant à Londres. Iel est sur le spectre de l’autisme. Son premier roman L’incivilité des fantômes est sorti en 2017 et a reçu le prix Firecracker du meilleur roman décerné par la Communauté de la presse et des magazines littéraires.

Iel n’est pas seulement un.e auteurice de science-fiction, le genre dans lequel iel s’illustre, mais une auteurice de fiction dans sa généralité. Selon ses propres dires, son travail s’inscrit dans le réalisme magique.

Ces autres romans sont Les Abysses et Sorrowland.

Crédit photo de Rivers Solomon de Wasi Daniju

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